89 % des travailleurs pauvres ont déjà acheté en seconde main. Ce chiffre, qui pourrait faire croire que l’économie circulaire est désormais accessible à tous, cache une réalité plus âpre : pour la grande majorité, acheter d’occasion n’est pas un choix de consommation responsable mais une nécessité.

Pour mieux comprendre les stratégies d’équipement des personnes en situation de précarité, Nouvelle Fabrique a confié à Ipsos BVA la réalisation d’une enquête nationale inédite, menée auprès de 1 000 travailleurs pauvres représentatifs de cette population.

Dévoilés en avant-première aux Assises nationales de l’économie circulaire à Nantes, ses résultats dressent un portrait précis de la façon dont ces femmes et ces hommes s’équipent, arbitrent, contournent et « font avec ».

Faire réparer ou remplacer un appareil, un défi pour une majorité de travailleurs pauvres

A l’origine de l’enquête, il y a une réalité que les équipes de terrain souhaitaient objectiver : les travailleurs pauvres font face à des besoins réelles de renouveler leurs équipements (qu’il s’agisse d’un réfrigérateur, un four, de plaques de cuisson ou encore d’un ordinateur) sans toujours disposer des moyens de le faire.

4 travailleurs pauvres sur 10 expriment aujourd’hui un besoin de remplacement de leurs équipements ; pour les familles monoparentales, ce chiffre dépasse 5 sur 10. Or 71 % d’entre eux ont déjà rencontré des difficultés financières pour réparer ou racheter un appareil dont ils avaient besoin – un taux qui monte à 82 % parmi les familles monoparentales vivant sous le seuil de pauvreté.

Conséquence directe : 85 % des travailleurs pauvres déclarent acheter moins cher parce qu’ils n’ont tout simplement pas le choix.

Les personnes isolées et les familles monoparentales, en première ligne

L’enquête révèle que la précarité ne se vit pas de la même façon selon la configuration familiale. Deux profils concentrent les situations les plus critiques :

Les personnes vivant seules sous le seuil de pauvreté constituent le profil le moins bien équipé identifié dans cette enquête : 18 % n’ont pas de four (contre 7 % en moyenne), 19 % n’ont pas de lave-linge (contre 11 %). Cet isolement matériel se double d’une dépendance accrue aux dons et à l’entourage : 23 % obtiennent leur gros électroménager via leurs proches, soit près du double de la moyenne.

Les familles monoparentales font face à une pression financière intense et continue. 55 % expriment un besoin de remplacement d’équipement. 51 % sont souvent confrontées à l’impossibilité de faire réparer ou racheter un appareil. Et 65 % achètent en seconde main — principalement parce qu’elles n’ont pas d’autre option.

Les stratégies pour s’en sortir : crédit, achat reconditionné et efficacité énergétique

Face à ces contraintes, les travailleurs pauvres développent des stratégies d’achat précises, rationnelles, souvent invisibilisées dans les débats publics sur la consommation :

  • Le crédit, d’abord : près d’un travailleur pauvre sur deux achète de l’électroménager à crédit et un quart le fait souvent ou toujours. Cette béquille financière permet de lisser une dépense impossible à assumer d’un coup, mais génère un coût supplémentaire à long terme pour des foyers qui disposent déjà d’une marge très réduite.
  • La seconde main, ensuite : plus de la moitié des travailleurs pauvres ont déjà acheté un appareil électroménager ou électronique en occasion. Cette pratique est particulièrement répandue chez les moins de 35 ans (65 %). Les plateformes en ligne sont le premier canal d’accès, loin devant le commerce physique.
  • La consommation énergétique, enfin : dans un contexte de hausse des coûts de l’énergie, qui représentent le troisième poste de dépense des travailleurs pauvres, 95 % déclarent acheter de l’électroménager en tenant compte du rapport prix/consommation énergétique. Ce n’est pas un geste écologique, mais un calcul de survie budgétaire.

La seconde main : un réflexe ancré par nécessité

Au total, 89 % des travailleurs pauvres ont déjà acheté en seconde main, dont 63 % au cours des 12 derniers mois. Les achats concernent en priorité les vêtements (77 %) et l’électroménager (60 %). Chez les familles monoparentales, les vêtements d’enfants (68 %) et les jouets (65 %) sont les catégories les plus actives.

Pour 56 % d’entre eux, la seconde main répond avant tout à une nécessité économique, non à une adhésion à des valeurs de consommation responsable. L’argument environnemental n’est pas absent (31 % se disent sensibles à l’impact écologique) mais il arrive loin derrière la recherche de bonnes affaires (63 %).

Des freins persistent également : 46 % expriment des craintes sur l’état des produits, 36 % sur l’absence de SAV, 33 % sur l’hygiène. Et 11 % des travailleurs pauvres n’ont jamais acheté en seconde main  une proportion qui monte à 19 % parmi les personnes seules sous le seuil de pauvreté, le profil le plus éloigné de ces pratiques.

Les enseignements de l’enquête

In fine, l’enquête Ipsos/BVA pour Nouvelle Fabrique nous apprend que la seconde main n’est pas encore, pour les publics qui en auraient le plus besoin, un marché fluide et accessible : elle reste encore freinée par des écarts de perception sur le prix, l’état des produits, d’éventuelles absences de garantie, ou encore l’isolement géographique ou numérique. Des écueils que le modèle de Nouvelle Fabrique, qui associe vente de seconde main et insertion par l’activité économique, entend résorber à travers une démarche vertueuse où chaque article vendu finance une opportunité de travail et de formation, chaque atelier de réparation réduit la dépendance aux appareils neufs, et chaque boutique de proximité offre une alternative concrète, humaine, à des plateformes qui ne parlent pas à tout le monde.

Méthodologie 

Enquête Ipsos BVA pour Nouvelle Fabrique – échantillon de 1 000 travailleurs en situation de précarité ou de pauvreté, âgés de 18 à 67 ans, représentatif de cette population (CDD, intérim, apprentissage, temps partiel subi et/ou vivant sous le seuil de pauvreté). Terrain réalisé en ligne du 13 au 23 février 2026.

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